C'est l'un des prix les plus attendus de l'art contemporain en France. Le jeudi 22 octobre, le jury du Prix Marcel Duchamp a désigné son lauréat 2026 : le duo Brognon Rollin, formé par David Brognon et Stéphanie Rollin. Leur œuvre parle d'addiction, de sobriété et de temps qui passe, avec un objet inattendu : la machine à pièces des fêtes foraines. Voici ce qu'il faut savoir.
Un duo né au Luxembourg
Selon le communiqué du Centre Pompidou, David Brognon est né en 1978 et Stéphanie Rollin en 1980. Ils vivent et travaillent entre Paris et le Luxembourg, et travaillent ensemble depuis 2006, après s'être rencontrés au Mudam, le musée d'art moderne du Luxembourg. Le magazine du Centre Pompidou précise qu'il y était régisseur des collections, et elle assistante de la direction. Ils se décrivent eux-mêmes comme des « conceptualistes humanistes ».
Leur première exposition personnelle dans une institution a eu lieu en 2020 au MAC VAL, à Vitry-sur-Seine, rappelle The Art Newspaper. Leurs œuvres figurent déjà dans plusieurs collections publiques : le Centre Pompidou, le Mucem, l'Israel Museum, le Mudam, le Centre national des arts plastiques et plusieurs Frac. Ils sont représentés à Paris par la galerie MFC Michèle Didier.
Des jetons de sobriété dans des machines à pièces
L'œuvre primée occupe une salle du Musée d'Art Moderne de Paris. Selon Arts in the City, quatre machines à sous et « pousseurs de pièces », éclairées de l'intérieur, sont remplies de centaines de jetons de sobriété. Ces médailles sont remises dans les groupes d'entraide anonymes, pour marquer une période d'abstinence. The Art Newspaper précise qu'elles viennent de groupes de personnes dépendantes à l'alcool, au jeu, à la cocaïne, ou à des dépendances affectives et sexuelles.
Dans une fête foraine, les pièces finissent par tomber. Ici, elles ne tombent jamais : elles restent en équilibre au bord du plateau. Les jetons marquent d'un mois à huit ans d'abstinence. Mis bout à bout, ils représentent plus de 5 300 années de sobriété. D'où le titre de l'exposition, cité par The Art Newspaper : « 5 376 années, 1 892 mois, 1 110 jours, 1 201 heures ». La revue ArtReview nomme l'une des machines One Hour at a Time (2026).
Trois veilleuses complètent la salle. Leur intensité est réglée à distance par une femme sobre depuis huit ans, précise Arts in the City. Le magazine du Centre Pompidou la prénomme Kate : elle les pilote depuis une application.
Quatre ans pour réunir les jetons
Le travail de collecte a été long. Selon Arts in the City, les artistes ont passé quatre ans à chercher ces jetons sur des sites de vente en ligne, des forums et des sites d'occasion, en contactant chaque vendeur. Un jeton qui revient sur le marché signale souvent une rechute. « Ces médailles nous rappellent que sur le chemin de la réussite, il y a très souvent des rechutes », explique Stéphanie Rollin dans le magazine du Centre Pompidou. David Brognon ajoute : « Chaque jeton est donc porteur d'une histoire, mais aussi d'une temporalité ».
Ce rapport au temps traverse tout leur travail. Le magazine du Centre Pompidou cite leurs juke-box de silences d'une minute, réalisés à partir de 2020, ou Résilients (2016), une sculpture de six mètres créée avec les ouvriers d'une usine métallurgique belge menacée de fermeture. « Notre matériau principal, c'est l'humain », résume Stéphanie Rollin.
Ce que dit le jury
Le jury de dix membres était présidé par Xavier Rey. Dans le communiqué, Fabrice Hergott, membre du jury, salue « une proposition silencieuse mais obstinée sur la vulnérabilité humaine ». Xavier Rey parle d'une œuvre qui sait « révéler une part d'intimité qui parle à tous ». Claude Bonnin, lui aussi membre du jury, évoque une « empathie rare ».
Les quatre artistes nommés cette année étaient Joël Andrianomearisoa, Brognon Rollin, Laura Henno et Josèfa Ntjam. Interrogés par le quotidien luxembourgeois L'essentiel, les lauréats confiaient que « figurer parmi les quatre finalistes est déjà en soi une victoire ».
Un prix de collectionneurs
Le Prix Marcel Duchamp a été créé en 2000 par l'ADIAF, une association qui réunit environ 300 collectionneurs d'art contemporain. Cette édition est la 26e. Selon le communiqué, le prix est doté de 90 000 euros au total, dont 35 000 euros pour le lauréat. L'ADIAF verse aussi 40 000 euros pour l'exposition des quatre nommés. ArtReview précise que chaque artiste sélectionné reçoit 10 000 euros pour préparer son exposition. Le lauréat de l'an dernier était Xie Lei.
Voir l'exposition à Paris
L'exposition des quatre nommés se tient au Musée d'Art Moderne de Paris, 11 avenue du Président-Wilson, dans le 16e arrondissement, du 2 octobre 2026 au 7 février 2027. L'entrée est gratuite. Le musée est ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, et jusqu'à 21 h 30 le jeudi. Selon l'espace presse du Centre Pompidou, les expositions du prix s'y tiendront jusqu'en 2029, pendant la rénovation du bâtiment du Centre Pompidou.
Le duo ne s'arrête pas là. Selon L'essentiel, il a été retenu pour la Triennale de Beaufort, sur la côte belge, avec une œuvre permanente à Nieuport prévue pour mars 2027. Pour découvrir les artistes et artisans d'art plus près de chez nous, en Provence, rendez-vous dans notre rubrique art.