Des planches d'impression en bois sculpté, aux motifs floraux et géométriques, alignées sur une table
Photo : Kushali Bhagat, Unsplash (Ahmedabad, Inde)

Les indiennes sont des toiles de coton peintes, teintes ou imprimées de fleurs et d'animaux. Venues d'Inde par le port de Marseille, elles ont séduit la France entière, été interdites pendant plus de soixante-dix ans, puis sont devenues l'étoffe du costume provençal. On les retrouve aujourd'hui sur les tables, en nappes et en serviettes. Voici leur histoire, de la planche de bois gravée au linge de table.

Une étoffe venue d'Inde par Marseille

Le mot dit l'origine. Les premières toiles peintes arrivent en Europe avec les Portugais, puis avec les grandes compagnies de commerce : la Compagnie française des Indes orientales est fondée par Colbert en 1664. Selon la revue Conflits, le nom « calicot » vient d'ailleurs de Calicut, sur la côte du Kerala.

Marseille, ouverte sur la Méditerranée, reçoit ces étoffes très tôt. Le musée du Vieil Aix, qui leur a consacré l'exposition « Trésors d'étoffes provençales » en 2022 et 2023, explique qu'elles servent d'abord à la décoration intérieure, puis à l'habillement, pour leur beauté et leur solidité.

La ville ne se contente pas d'importer. En 1648, le maître cartier Benoît Ganteaume et le graveur sur bois Jacques Baville s'associent pour ouvrir le premier atelier d'indiennes de Marseille, rappelle la maison Souleiado. Marseille devance ainsi Londres et Amsterdam d'une trentaine d'années, selon la revue Conflits. En 1672, des graveurs et des techniciens arméniens s'installent dans la ville. D'autres ateliers ouvrent à Avignon, à Nîmes et à Arles.

Interdites de 1686 à 1759

Le succès inquiète. Les soyeux lyonnais et les manufactures royales de laine dénoncent cette concurrence, écrit l'historienne Isabelle Bernier sur Futura. En octobre 1686, un arrêt du Conseil d'État interdit les « toiles de coton peintes aux Indes ou contrefaites dans le royaume ». En 1689, les planches d'impression de Marseille sont brisées en public. Beaucoup d'imprimeurs partent pour Avignon, terre des papes où l'édit du roi ne s'applique pas.

La prohibition n'arrête pas la mode, elle nourrit la contrebande. Selon Souleiado, la peine prévue en 1726 est de trois ans de galères, et la mort si le contrebandier porte une arme. Marseille obtient en 1703 le droit de fabriquer de nouveau, mais pour l'exportation seulement. La ville compte près de quinze fabriques en 1754. L'interdiction est enfin levée en 1759.

Les ateliers provençaux

Le manque créé par l'interdiction a fait naître une production locale. Le livret de l'exposition « Histoire des indiennes », présentée en 2022 à l'hôtel de ville d'Aubagne, cite un concordat qui autorise dès 1734 la fabrication de toiles peintes à Orange, et une usine installée vers 1744 sur l'Huveaune, près d'Aubagne. À Aix-en-Provence, la production démarre vers 1760. En 1784, la ville compte une dizaine de fabriques et jusqu'à mille employés ; la plus grande, celle des Infirmeries, borde l'Arc.

Au XIXe siècle, la concurrence de l'Alsace et de l'Angleterre ferme peu à peu les fabriques provençales. Deux maisons ont traversé le temps dans les Alpilles et le pays d'Arles, à quelques kilomètres de Châteaurenard. À Tarascon, Jean Jourdan crée sa manufacture en 1806 dans l'ancien couvent des Capucins, puis l'installe à l'hôtel d'Aiminy. En 1916, le chimiste Charles-Henri Deméry la sauve, et son neveu Charles Deméry crée la marque Souleiado en 1939. Le mot désigne, en provençal, le moment où le soleil perce les nuages après la pluie.

À Saint-Étienne-du-Grès, l'histoire des Olivades commence en 1818, quand l'imprimeur genevois Léonard Quinche s'associe à deux Tarasconnais pour fonder une fabrique d'indiennes. Elle a pris son nom actuel en 1977, en hommage au dernier poème de Frédéric Mistral.

Comment on imprime une indienne

Le secret des indiennes tient en un mot : le mordant. C'est un sel métallique, imprimé à la planche de bois, qui fixe la couleur sur la fibre de coton quand le tissu est plongé dans le bain de teinture, explique Futura. La revue Conflits précise que les rouges viennent de la garance, du kermès ou de la cochenille, et les jaunes de la gaude.

La planche est un bloc de bois dont le motif est sculpté en relief, puis encré et appliqué sur la toile. Selon le livret d'Aubagne, c'était la principale technique du XVIIIe siècle. Les détails sont ensuite repris à la main au pinceau, c'est le « pinceautage ». La gravure sur cuivre, puis l'impression au rouleau, prennent le relais à partir de la fin du XVIIIe siècle, notamment chez Oberkampf, à Jouy-en-Josas, d'où vient la célèbre toile de Jouy.

Le musée Souleiado, installé dans l'hôtel d'Aiminy et les anciens ateliers, conserve environ 50 000 planches d'impression, selon le Comité régional de tourisme. Un trésor de dessins qui sert encore aux créations actuelles.

Des motifs reconnaissables

Les premières indiennes provençales étaient d'une ou deux couleurs, et ne supportaient guère le lavage. Puis les dessinateurs ont multiplié les décors. Les fonds dits « bonnes herbes » ou « ramoneur », aux petites fleurs stylisées, s'inspirent des toiles venues d'Inde et du Levant. Le livret d'Aubagne décrit l'évolution des fichus : fonds clairs à petits semis jusqu'en 1820, tons olive et safran sous Charles X et Louis-Philippe, fonds plus sombres après 1850. Fleurs, arabesques, damiers, oiseaux et palmettes s'inscrivent souvent dans un carré bordé d'une bande contrastée.

L'étoffe du costume provençal

Les indiennes sont devenues peu à peu un élément du costume traditionnel. Le fichu, plié en triangle, se fixe avec quatre épingles, d'où l'expression provençale « es tirado ai quatre épinglo », pour dire qu'une personne est tirée à quatre épingles. On les porte aussi en jupons piqués, en caracos, en tabliers. Le musée du Vieil Aix a montré un caraco à branches fleuries sorti d'un atelier aixois, et même un santon vêtu d'indienne, « La mamé de Marsiho », daté de 1947. Les santons de Provence portent d'ailleurs souvent ces petits imprimés.

Les indiennes et l'art de la table

Avant d'habiller les corps, les indiennes ont habillé les maisons : ameublement, tentures, linge. Elles y reviennent aujourd'hui par la table. Souleiado propose ainsi des nappes, nappes enduites, serviettes et sets matelassés dont les motifs sortent de ses archives, comme la Fleur d'Arles, la Mouche ou la Merveille, en bleu indigo, rouge garance, écru et ocre.

Une nappe imprimée change une table. Pour un repas provençal, elle répond aux faïences et à la vaisselle de terre ; on peut l'associer à une pièce de faïence de Moustiers. La nappe enduite, facile à essuyer, est pratique pour les repas en terrasse ; le coton simple garde la souplesse et le tombé des toiles anciennes.

Où les découvrir près de chez nous

  • À Tarascon, le musée Souleiado, 39 rue Charles-Deméry, ouvert d'avril à fin octobre, du lundi au samedi, selon le site de la maison ; vérifiez les dates de la prochaine saison avant de venir. Visites guidées sur réservation.
  • À Nîmes, Souleiado propose des ateliers d'impression à la planche dans sa boutique de l'Horloge, sur inscription.
  • À Saint-Étienne-du-Grès, la boutique des Olivades, 5 avenue du Docteur-Barberin.

En résumé

Les indiennes sont des cotons imprimés venus d'Inde par le port de Marseille. Interdites en France de 1686 à 1759, elles ont été fabriquées en Provence, à Marseille, Avignon, Orange ou Aix, avant de devenir l'étoffe du costume provençal. Imprimées à la planche de bois et fixées par des mordants, elles vivent encore à Tarascon et à Saint-Étienne-du-Grès, et sur nos tables. Pour rencontrer les artisans d'art du territoire, rendez-vous dans notre rubrique artisans et notre rubrique art.